Delete

À l'entrée d'un passage, deux jeunes femmes se grillent une clope, regardant toutes les deux dans une même direction, l'air méchant.

Elle s’inquiète de mon absence aux dernières rencontres du groupe de soutien. Elle me questionne à ce sujet.

J’explique l’agressivité passive d’une autre participante; l’absence de sentiment de sécurité pour moi désormais dans le groupe.

— Ah oui!?!?!?! Comment ça? As-tu essayé de parler avec [sic], savoir pourquoi la personne agit comme cela?

Un fort sentiment d’anguille sous roche. On ne se connaît qu’à travers le groupe de soutien et on ne se parle pratiquement jamais. D’autant plus de situations délicates et personnelles.

Je précise que je n’élaborerai pas sur la situation. Elle acquiesce, mais persiste.

— D’accord [sic] As-tu essayé de parler avec la personne, savoir pourquoi la personne agit comme cela?

Outre cette conversation inopinée, plusieurs signes pointent vers un complot entre elle et la passive agressive. La sémiologie n’est pas une science exacte, mais les signes sont assez révélateurs pour que j’adopte l’hypothèse. Ce qui ne m’avance pas à grand-chose, je n’ai jamais su tirer mon épingle du jeu en situation de conflit, surtout larvé.

Je me rappelle les conseils donnés à la covacancière adorée lorsqu’elle s’est lancée dans l’aventure des sites de rencontres. La touche delete comme catharsis nécessaire. Pour mettre fin au manque de respect, aux agressions, aux insultes, au harcèlement, aux enfantillages, aux manigances.

Ce qui est bon pour OkCupid est bon pour Facebook. Allez, hop, je largue la conversation et, tant qu’à faire, le profil de la potentielle complotiste aussi.

Mean Girls, une image de J Stimp (cc by 2.0)

Férocité

Six embouts sur un mur, surplombés de manivelles, dont une est plus courte que les autres. Certains bouchons des embouts ont des chaînettes rattachées au mur, d'autres non.

There’s something wrong with Max.

J’ai commencé une nouvelle série. Innocemment. Dès le premier épisode, un des gamins est identifié autiste. Le père prend mal la nouvelle. There’s something wrong with Max.

Je beugle devant mon écran. There’s nothing wrong with Max; there’s something wrong with the world! (Oui, oui, j’aime assez le point-virgule pour l’utiliser même quand je beugle.) Ce monde qui n’admet tellement pas la différence.

Un animateur de radio a déjà dit de moi que j’étais férocement féministe. Je crois que je deviens férocement autiste en plus.


Nothing Wrong With Being Different, une image de Jason Parks (cc by-nc-nd 2.0)

Solo

En hiver, une femme se tient seule devant la rambarde du belvédère du mont Royal. Trois oiseaux volent dans le ciel au loin.

— Comment ça se fait qu’une belle femme comme toi est toute seule?

J’aime pas les sous-entendus de ce type de remarque: être seule = mauvais; beauté = couple, etc.

Et, surtout, entre la neuronormativité, le sexisme, le patriarcat, la culture du viol et la ménopause qui a fait drastiquement baisser mon désir et ma patience, je suis vachement bien célibataire.

Jamais seule/Never alone/Aldrig ensam/Jamás sola, une image de Christian Barrette (cc by-nc-nd 2.0)

Majorité

Un graffiti sur un mur de brique indique "no pissing. dogs only".

— Nous, les neurotypiques, on est majoritaires, il va bien falloir que vous vous fassiez à l’idée!

C’est la première fois qu’on me la sort en pleine face, celle-là. Je ne sais trop que répondre. Ni même si ça vaut la peine de répondre. Parce qu’une personne assise aussi confortablement sur son privilège et son pouvoir ne changera pas. N’entendra jamais mon discours autiste. Pour elle, je ne suis qu’un cas de charité.

J’ai très peu d’arguments à cet égard. Sinon deux doigts d’honneur bien tendus. Et un brin de compassion pour son fils autiste, qui doit se farcir cette attitude de merde à longueur d’année.

discrimination, une image de Jes (cc by-sa 2.0)


Devoirs

Photo de la façade d'un édifice indiquant qu'il s'agit du Lambeth Trade Union Resource Center et du Lambeth T.U.C. Unemployed Workers Centre. La porte d'entrée est barricadée avec une planche de bois.

— Toi aussi, t’étais prête à la signer, la lettre!

Soit. Mais je ne suis pas un syndicat à qui on paie des cotisations pour nous représenter, nous défendre et nous protéger. Je ne suis pas un syndicat qui a plusieurs affiliations pour le soutenir et l’accompagner dans la défense des droits des travailleuses, des travailleurs.

Je suis celle qui a suggéré à son syndicat d’obtenir un avis légal à propos de ladite lettre (ce qu’il n’a pas fait). Je suis aussi celle qui s’est renseignée auprès d’un office et d’une commission. Pour finalement comprendre que ce qu’on me demandait de signer frisait l’illégalité. Voire, tombait carrément dedans.

Lambeth Trade Union Resource Centre, une image de Sarflondondunc (cc by-nc-nd 2.0)

Coït impromptu

Gros plan décentré d'un interrupteur mural.

— « Demisexuelle », ça veut-tu dire que tu pratiques le coït interrompu?

Gros, gros, gros soupir.

Mon petit poulet: vraiment? T’es assez grand pour te faire un profil dans un site de rencontres et t’es pas foutu de faire usage d’un moteur de recherche Web avant de m’écrire des âneries?

Delete.

interruptor, une image de Rodrigo Denúbila (cc by-sa 2.0)

Mais

Plan rapproché de roches très inégales et irrégulières formant chaussée chaotique.

— On comprend, mais nous ne pouvons pas vous accommoder.

J’hésite entre différentes réponses possibles.

Tenter d’expliquer que mes demandes ne sont pas des caprices, mais bien des besoins liés à mes traits autistes. Tenter de faire comprendre les surcharges, les épuisements, les effondrements. Espérer très fort que ça change les choses pour moi cette fois-ci, la prochaine ou encore pour les autres qui sont dans des situations similaires.

Me mettre en tabarnac et péter une coche parce que j’en ai marre de répéter les mêmes explications à de nouvelles personnes ou aux mêmes personnes que la fois précédente dans une tentative futile d’obtenir des accommodements pour que le monde, ou tout simplement l’essentiel pour la vie de tous les jours, me soit accessible.

Laisser tomber et aller me réfugier dans mon casque anti-bruit et sous mes couvertures parce que c’est la ixième fois ce mois-ci, cette semaine-ci, ce jours-ci que je suis confrontée à un manque d’accessibilité et à un « pas possible » ou à une de ses variantes (« oui, mais », « vous comprenez, nous ne pouvons pas », etc.). Et que c’est crissement chiant et épuisant.

Le « ne pas pouvoir » me laisse plus souvent qu’autrement perplexe. Parce que d’autres, ailleurs, y arrivent, à m’accommoder. Ça prend un brin de bonne volonté et de créativité, mais c’est possible.

That’s called a « street », une image de yashima (cc by-sa 2.0)

Le mâle hétéro moyen

Plan moyen d'un homme portant le costume et le maquillage des Soeurs de la perpétuelle indulgence.

Il m’explique être en couple ouvert depuis un an. Il me demande si j’ai idée du nombre de femmes avec qui il a été pendant cette période.

— Je connais des gens qui ont baisé, au cours de leur vie, avec trois personnes en tout; d’autres, avec des milliers. Je dirais quelque part entre les deux pour toi?

Il doute des milliers. Je confirme. Il revient à la charge. Je confirme de nouveau. J’explique que j’ai des amis gays. Il s’insurge: on ne doit pas prendre en considération les gays ou les travailleuses et travailleurs du sexe. Seulement les femmes hétéro. Qui, sûrement, n’ont pas treize partenaires en une seule année.

Je pense un moment à être militante ou à faire de l’éducation, dont sexuelle. Puis je me ravise. Aucune patience, jourd’hui, pour l’étroitesse d’esprit.

— C’est vrai que, si on veut protéger l’ego du mâle hétéro moyen, il ne faudrait surtout pas comparer sa libido et sa sexualité à celle des hommes gays ou à celles et ceux pour qui le cul est un métier. Mieux vaut se baser sur un modèle réducteur et cliché de la sexualité hétéronormée et un modèle sexiste et patriarcal de la sexualité des femmes.

Sinon, le mâle hétéro moyen pourrait croire qu’il n’est pas un vrai mâle et débander complètement.

sister risqué wearing the flag : folsom street fair, san francisco (2010), une image de torbakhopper.