Bouteille à la mer

Il y a un nouveau pan à la #dérive(s). C’est ma faute. J’écris « faute » parce que ça a stressé le coconspirateur, je crois, qui semble se sentir obligé de faire quelque chose avec les cartes qui sont atterries chez lui. (Bon, la première carte postale qui a été envoyée dans #dérive(s) l’a été par lui, hein, et j’ai passé des semaines à me demander comment y répondre ou y donner suite!)

J’aime bien ce nouveau pan aux allures intimes. J’écris « allures » parce que, en fait, je suis super contente quand la chose est rendue publique. (Coconspirateur: en espérant que ça ne te stresse pas plus, hein! On garde en tête le règle inaliénable du projet: avoir du plaisir!)

Il y a un aspect « bouteille à la mer » dans ce projet. J’ai envoyé des cartes à gens que je connais très peu, sinon parce que nos #dérive(s) se sont entrecroisées dans les réseaux sociaux. J’ai trouvé des adresses postales pour eux dans le Web, sans être certaine qu’elles sont toujours valides, ces adresses. Je me croise les doigts.

Et puis je stresse un brin avec les services postaux. Si une carte était perdue? Après tout, la première #dérive(s) papier a été perdue par la poste états-unienne. Par chance, nous avions des images des contributions faites à cette #dérive(s) papier avant son envoi vers le sud. Mais la contribution de la copine new-yorkaise est à tout jamais perdue.

Pour ce que ça vaut: j’aime beaucoup les mises en contexte des cartes postales qui ont été rendues publiques. Je m’habitue à l’idée que certaines entrées de la #dérive(s) demeurent intimes. J’arrive presque à m’en réjouir même.

La #dérive(s) est par nature mutante et mutine.

Maturation

Deux portes de garage en bois de couleur cuivre intense entourée de brique grise.
#ruelle #montréal

Mon projet fou à l’égard de la #dérive(s) aura été de vouloir toutes les archiver dans mon site Web (cette phrase va énerver Yan: « la » + « (s) » + pronom pluriel, c’est pas rien!); celui du coconspirateur: de réviser toutes les entrées pour s’assurer que les lieux uniques possèdent un seul identifiant (#steCatherine, #sainteCatherine, #steCath, etc.).

Ma tête d’autiste s’est aussi manifestée lors de notre #fieldTrip. Pour les #dérive(s) de ruelles, j’ai noté les quatre rues adjacentes, rien de moins. Le présupposé étant que les gens puissent retrouver le lieu de la #dérive(s). Comme si #sainteCatherine, même accompagné d’un nom de quartier, pourrait permettre de retrouver le menu détail peut-être même éphémère qui a été l’objet de ladite #dérive(s).

Aujourd’hui, j’ai fait une longue balade de ruelles. J’ai pris plusieurs photos. Pendant un moment, je me suis inquiétée de ne pas savoir exactement dans quel quartier je me trouvais. Ou si j’avais pris des photos dans plus d’un quartier. Et de n’avoir pas conséquent pas de mot-clic de lieu précis. Mais #ruelle + #montréal est maintenant une modalité acceptable pour moi. Vous n’aurez qu’à vous farcir toutes les ruelles de Montréal si vous avez envie de retrouver le lieu. Vous ne le trouverez probablement pas, mais vous aurez très certainement plusieurs occasion de vous réjouir et de vous enchanter.

Déception

Dans le haut d'une fenêtre, un dessin donne l'impression qu'un chat se tient sur le cadre.

Avec le coconspirateur, on se balade.

Devant nous, un chat miaule. Je m’arrête, me penche et tends la main pour indiquer que j’offre volontiers des câlins.

La bête se met rapidement en marche vers nous, miaulant toujours; passe entre nous deux, nous ignorant royalement; et poursuit son chemin, miaulant encore.

Le coconspirateur est mort de rire; je maudis la bête entre mes dents. J’ai du respect pour la nature indépendante des chats; j’ai une dent contre les aguicheurs qui ne livrent pas la marchandise. Tst.

A deceptive cat, une image de Stephen Craven (cc by-sa 2.0)

Vitesse d’exécution?

Un chat se promène sur le toit d'un abri tempo.

Un insolite squelette d’abri tempo surplombe, plutôt que l’attendu morceau d’asphalte, un bout de gazon. On passe devant pour la énième fois avec la covacancière adorée. Pour la énième fois, je me dis que je devrais bien faire une #dérive(s) au sujet de l’étrange et incongrue carcasse.

La covacancière suggère qu’on enrôle la joyeuse tribu pour éventuellement démanteler la chose. L’idée m’emballe. Je suggère qu’on remonte le squelette au 88 Dead Ends Drive, Rockport, Texas. On rigole bien.

La #dérive(s) a connu son lot de projets plus ou moins ambitieux, plus ou moins réalisés, plus ou moins avortés, plus ou moins abandonnés. Faut croire que de fomenter lesdits projets nous amuse plus que de les réaliser concrètement.

Quoi que. Si le squelette tempo était l’excuse nécessaire à la réalisation du road trip passant par tous les Paris nord-américains pour se rendre au 88 Dead Ends Drive, je serais très divertie. Joyeuse tribu?

Tempo Shelter Wanderer, une image de Pierre A Renaud (cc 2.0 by-nc-nd)

Jean-Talon

New tiles going up in Berri UQAM metro, une image de Sarah (cc by-nc-nd 2.0). L'image est un plan rapproché des tuiles rondes, petites et transparantes qui couvrent les murs de la station Berri-UQAM depuis peu. Coco de pâques: j'ai l'habitude de guider des personnes aveugles et de les avoir à mon bras et très poches de moi. Somehow, la prise de la main me semble pourtant tellement plus intime et un brin perturbante pour l'autiste que je suis.

Tout le monde a déjà quitté le quai quand j’arrive près d’elle. Elle est minuscule, a une canne et un air perdu. Je demande si tout va bien. Elle me répond « Jean-Talon » avec un accent asiatique. J’explique qu’elle doit aller de l’autre côté du quai. Elle répète « Jean-Talon » plusieurs fois. Je tends le bras pour qu’elle s’y accroche, je la guiderai jusqu’à l’autre côté du quai; elle me prend plutôt la main. Je suis un peu surprise et choquée. Je décide, finalement, que c’est charmant.

Notre balade durera à peine quelques minutes. Elle répétera souvent « Jean-Talon » en pointant dans une direction; je répondrai « non » et pointerai dans la direction vers laquelle nous nous dirigeons. Dans l’escalier mécanique, je crois bien que nous arrivons à nous entendre sur les sensations différentes de la rampe quand on place les doigts au centre ou sur les côtés, mais je n’en suis absolument pas certaine.

Alors que nous sommes arrivées au bon endroit, je pointe le quai et je dis « Jean-Talon ». Nous nous saluons chaleureusement. C’était un début de journée absolument délicieux.

New tiles going up in Berri UQAM metro, une image de Sarah (by nc-nd 2.0)

Le chien sur le balcon

Elle est sur son balcon et parle à son chien.

— Reeeeeeeeeeeeeeste.

Le « e » est particulièrement long et appuyé et qui passe du grave à l’aigu. Un court instant passe, et le « reste » est répété sur le même ton. Plusieurs fois de suite.

Le chien, assis sur son cul, la regarde avec un air de soupirant impatient.

Je ne dois pas avoir une âme de chien, ou alors j’ai un âme de chien particulièrement sauvage, parce que, dès qu’elle prononce son deuxième « reste », j’ai envie de lui sauter à la gorge et de la mordre pour la faire taire.

Une collègue de travail m’interpelle comme ça quand elle a quelque chose à me demander. Elle me lance un « Victoriaaaaaaaaaa », avec le « a » long et appuyé et qui passe du grave à l’aigu. Ça m’énerve autant que la fille sur son balcon avec son chien.

Une dérive en mode autiste

landing, une image de Cloudtail the Snow Leopard (cc by-nc-nd 2.0). Description de la photo: en très gros plan, une abeille est sur le point de se poser sur une fleur de bardane. Coco de pâques: j'ai aussi tenté une recherche avec les termes "plante qui ressemble à un troll" sans grand succès pour identifier le fluffy derrière la station Saint-Laurent. Cocon, je compte sur toi pour trouver le nom quand on l'aura vu.

Cher coconspirateur,

La teneur de nos dérives communes a changé depuis que je suis autiste moi aussi (ça m’amuse vraiment terriblement beaucoup de le dire comme ça!). J’aime beaucoup qu’on tâte du végétal à tour de bras et qu’on laisse nos corps exprimer librement leur plaisir, dégoût et autres sensations qui en découlent. Les tentatives de descriptions verbales desdites sensations me réjouissent aussi énormément. Nous ne sommes peut-être pas des abeilles (#citationSauvage!), mais nous sommes des butineuses urbaines avides.

J’aime beaucoup aussi que ton autisme à toi déterritorialise le mien. Que tu me fasses découvrir, le long d’un parcours que je connais par cœur et dont je ne déroge presque plus jamais sinon en maugréant à cause des travaux de réfection, des ruelles aux charmes exceptionnels. Qu’on prenne un moment pour saluer virtuellement la covacancière adorée dans la ruelle Cachalot. Qu’on lève chacune, chacun un sourcil devant les bouteilles renversées utilisées comme décoration de plate-bande dans la même ruelle. Qu’on plaigne le chat au fabuleux pelage d’ocelot que sa maîtresse promène en laisse. (En y repensant, je me dis que le regard de chaussée offre une possibilité de pendaison qui n’était peut-être pas étrangère à son insistance pour y rester blotti tout en miaulant la fin du monde?)

J’ai très hâte qu’on refasse le parcours Juliette ensemble pour que je puisse te montrer les fluffy derrière la station Saint-Laurent. J’ai passé un moment dans le Web à tenter de trouver leur nom. « Herbe qui ressemble à des cheveux de bébé » ne mène pas aussi directement à un nom de plante que « pic pic plante » à « bardane ». Il faudrait définitivement faire un herbier tactile de la flore montréalaise pour m’aider à identifier celle que je croise.

landing, une image de Cloudtail the Snow Leopard (cc by-nc-nd 2.0)

Le chat d’été

A true carnivore, une image de Lottie (domaine public). Descriptiond de l'image: gros plan sur la tête d'un chat en train de manger de l'herbe, les yeux à moitié fermés.

Je m’arrête au coin de la rue et de la ruelle. Le chat d’été (je ne le vois jamais l’hiver) traîne sur le terrain des voisins (généralement, je le croise en soirée juste en face du garage à taxis). J’attends pour voir s’il décidera de s’approcher pour faire coucou du museau et peut-être accepter un câlin.

Il marche lentement dans ma direction. S’arrête lorsqu’il m’aperçoit. Me jauge. Il se contorsionne pour passer entre les barreaux de la clôture en bois et poser les pattes de devant sur le pot de fleurs de la ruelle. J’espère toujours un coucou.

Le chat d’été se met à grignoter de la brindille dans le pot de fleurs. Le bout des feuilles lui chatouillent parfois les yeux, l’obligeant à fermer les paupières. Le manège dure un bon moment. Puis le chat d’été se recontorsionne à travers les barreaux de la clôture pour retrouver la terre ferme. Sans un regard ou un égard pour moi, il tire sa révérence et retourne côté jardin des voisins.

Je suis à la fois un brin vexée et tout à fait charmée par son indépendance crasse et son flirt indécent.

A true carnivore, une image de Lottie (domaine public)

Essaim

swarm, une image Dania Do Svidaniya (cc by 2.0). Description de l'image: gros plan sur un essaim d'une vingtaine de crocodiles à la surface de l'eau.

C’est le bordel au coin de Sainte-Catherine et Saint-Denis. La ville et les bâtiments se refont une (possible) beauté.

Un conteneur trône à côté de l’entrée du pavillon Judith-Jasmin. Au-dessus de son extrémité sud-ouest, un essaim modeste de bestioles ailées virevolte joyeusement. Chorégraphie entropique fascinante.

Plus tard, quand je raconte la scène à la covacancière, je dis que j’aurais voulu plonger la main dans le tourbillon.

La covacancière doute de l’enchantement possible d’un tel geste. Elle a bien raison. Si l’essaim avait été à portée de main, j’aurais pris, presque littéralement, mes jambes à mon cou: j’aime pas les bibittes. Mais, pendant un instant, j’ai fantasmé un doux chatouillement qui aurait ravi mes sens. Et c’était vachement chouette.

swarm, une image Dania Do Svidaniya (cc by 2.0)

 

Le rebondi d’une fleur dans le creux de la main

Image: Benoit Bordeleau (droits réservés). L'image présent l'autrice en arrière plan, la main glissant sur de hautes herbes au premier plan. Le cliché est en noir et blanc.

Je rentre à pied à la maison avec la covacancière adorée. Ma main gauche effleure la flore qu’on croise sur les trottoirs. C’est apaisant. À la fois la présence de la covacancière, et la sensation de la flore sous mes doigts.

À un moment, je m’arrête pour poser délicatement le bout d’un doigt sur une aigrette de dent-de-lion (nom tellement plus joli et évocateur que « pissenlit »!). La presque absence de sensation était un délice. La concentration nécessaire pour discerner cette presque absence aussi.

À un autre moment, je dépose, encore délicatement, la paume de la main sur une autre fleur (j’aimerais avoir les connaissances botaniques du coconspirateur pour la nommer correctement et décrire les embranchements de minuscules tiges qui mènent aux discrètes fleurs blanches. Oh well…). Un rebondi très léger m’a émerveillé. Assez pour que je propose l’expérience à la covacancière. Qui se prête gentiment au jeu.

On m’a déjà demandé les points positifs de posséder un système nerveux aux capacités sensorielles hors de l’ordinaire. Sur le coup, je n’ai pas trop su quoi répondre. Eh bien, c’est, entres autres: s’émerveiller de la presque absence de sensation d’une aigrette et du rebondi d’une fleur.

• Image: Benoit Bordeleau (droits réservés).