Sarrasin

Un quart-arrière se prépare à lancer un ballon de football. Son air est sérieux et féroce.

Autour du bouton qui permet d’indiquer le temps de cuisson dans mon four grille-pain, il y a des images de tranches de pain allant du très clair au très foncé. Le très foncé correspond à sept minutes et demie de minuterie. Je rigole. Mon pain au sarrasin commence à dorer a près de vingt minutes.

Ça ma rappelle une scène dans Six Feet Under. David emménage chez Keith avec son oreiller en sarrasin. Keith se fout de sa gueule. David lui lance l’oreiller. Lequel fait des arabesques légères vers Keith. Un oreiller en sarrasin aurait piqué du nez très rapidement ou, s’il avait été lancé avec la force nécessaire pour rejoindre l’autre personnage, aurait eu un impact presque digne d’un lancer au football.

Vraisemblance et réalisme sont des notions bien arbitraires, dans la fiction et dans la dite vraie vie.

2008 Football Camp, une image de U.S. Army Garrison Rheinland-Pfalz (cc by-nc 2.0)
2008 Football Camp

Soccer dad

Photo d'époque de trois meneuses de claque avec des ponpons.

La première fois que je l’ai croisé alors que je courais dans la ruelle, il m’a encouragé énergiquement, yeux plongés dans les miens, bras en l’air. Je ne le connais ni d’Ève, ni d’Adam. J’ai trouvé ça un brin creepy.

Il habite là et je le croise régulièrement quand je sors courir. Chaque fois, j’ai droit aux encouragements énergiques.

Je m’y suis habituée avec le temps. Je trouve même le manège plutôt sympathique maintenant. Au point d’être presque déçue quand il n’y est pas.

Aujourd’hui, j’ai levé la main et souri en guise de salut lorsque je l’ai aperçu.

Three Cheers, une image de clotho98 (cc by-nc 2.0)


Réservoir vide

J’ai pas envie de sortir, mais il ne reste plus de bouffe. Il faut mettre du gaz dans la bagnole. Fatigue et vacances font que j’oublie mon masque au chalet. La caissière me demande si j’ai un masque. Je réponds que je l’ai oublié. Elle procède tout de même au paiement, alors je me dis que ça ira. Elle précise qu’on pourrait toutes les deux avoir des amendes. Je m’excuse. Je ne pense pas à dire que je suis autiste et que j’ai droit à une dispense de facto. De toute façon, vu l’épisode Rona, je n’ai aucune illusion sur l’accueil qu’on réserve aux accommodements en pleine pandémie.

Le mécanisme de sécurité du pistolet s’enclenche après un quart de seconde. Je tente deux ou trois manœuvres pour régler le problème. Rien à faire. J’ai tellement pas envie de discuter de nouveau avec la caissière, que je remplis le réservoir par à-coups. Le rythme qui se met en place est presque rassurant, calmant; le déclic du mécanisme finit presque par charmer mon oreille.

Delete

À l'entrée d'un passage, deux jeunes femmes se grillent une clope, regardant toutes les deux dans une même direction, l'air méchant.

Elle s’inquiète de mon absence aux dernières rencontres du groupe de soutien. Elle me questionne à ce sujet.

J’explique l’agressivité passive d’une autre participante; l’absence de sentiment de sécurité pour moi désormais dans le groupe.

— Ah oui!?!?!?! Comment ça? As-tu essayé de parler avec [sic], savoir pourquoi la personne agit comme cela?

Un fort sentiment d’anguille sous roche. On ne se connaît qu’à travers le groupe de soutien et on ne se parle pratiquement jamais. D’autant plus de situations délicates et personnelles.

Je précise que je n’élaborerai pas sur la situation. Elle acquiesce, mais persiste.

— D’accord [sic] As-tu essayé de parler avec la personne, savoir pourquoi la personne agit comme cela?

Outre cette conversation inopinée, plusieurs signes pointent vers un complot entre elle et la passive agressive. La sémiologie n’est pas une science exacte, mais les signes sont assez révélateurs pour que j’adopte l’hypothèse. Ce qui ne m’avance pas à grand-chose, je n’ai jamais su tirer mon épingle du jeu en situation de conflit, surtout larvé.

Je me rappelle les conseils donnés à la covacancière adorée lorsqu’elle s’est lancée dans l’aventure des sites de rencontres. La touche delete comme catharsis nécessaire. Pour mettre fin au manque de respect, aux agressions, aux insultes, au harcèlement, aux enfantillages, aux manigances.

Ce qui est bon pour OkCupid est bon pour Facebook. Allez, hop, je largue la conversation et, tant qu’à faire, le profil de la potentielle complotiste aussi.

Mean Girls, une image de J Stimp (cc by 2.0)

Bouteille à la mer

Il y a un nouveau pan à la #dérive(s). C’est ma faute. J’écris « faute » parce que ça a stressé le coconspirateur, je crois, qui semble se sentir obligé de faire quelque chose avec les cartes qui sont atterries chez lui. (Bon, la première carte postale qui a été envoyée dans #dérive(s) l’a été par lui, hein, et j’ai passé des semaines à me demander comment y répondre ou y donner suite!)

J’aime bien ce nouveau pan aux allures intimes. J’écris « allures » parce que, en fait, je suis super contente quand la chose est rendue publique. (Coconspirateur: en espérant que ça ne te stresse pas plus, hein! On garde en tête le règle inaliénable du projet: avoir du plaisir!)

Il y a un aspect « bouteille à la mer » dans ce projet. J’ai envoyé des cartes à gens que je connais très peu, sinon parce que nos #dérive(s) se sont entrecroisées dans les réseaux sociaux. J’ai trouvé des adresses postales pour eux dans le Web, sans être certaine qu’elles sont toujours valides, ces adresses. Je me croise les doigts.

Et puis je stresse un brin avec les services postaux. Si une carte était perdue? Après tout, la première #dérive(s) papier a été perdue par la poste états-unienne. Par chance, nous avions des images des contributions faites à cette #dérive(s) papier avant son envoi vers le sud. Mais la contribution de la copine new-yorkaise est à tout jamais perdue.

Pour ce que ça vaut: j’aime beaucoup les mises en contexte des cartes postales qui ont été rendues publiques. Je m’habitue à l’idée que certaines entrées de la #dérive(s) demeurent intimes. J’arrive presque à m’en réjouir même.

La #dérive(s) est par nature mutante et mutine.

Férocité

Six embouts sur un mur, surplombés de manivelles, dont une est plus courte que les autres. Certains bouchons des embouts ont des chaînettes rattachées au mur, d'autres non.

There’s something wrong with Max.

J’ai commencé une nouvelle série. Innocemment. Dès le premier épisode, un des gamins est identifié autiste. Le père prend mal la nouvelle. There’s something wrong with Max.

Je beugle devant mon écran. There’s nothing wrong with Max; there’s something wrong with the world! (Oui, oui, j’aime assez le point-virgule pour l’utiliser même quand je beugle.) Ce monde qui n’admet tellement pas la différence.

Un animateur de radio a déjà dit de moi que j’étais férocement féministe. Je crois que je deviens férocement autiste en plus.


Nothing Wrong With Being Different, une image de Jason Parks (cc by-nc-nd 2.0)

Patience

Un héron capté au moment où il capte un poisson. L'image suggère du mouvement.

Pour Benoit

Je médite. Ma tête bouillonne d’idées auxquelles j’ai envie de m’attarder, de réfléchir, que j’ai envie de développer. J’ai besoin d’une image qui incarne la patience. Ah, voilà: ce grand héron, planté dans un étang, immobile pendant ce qui semble une éternité, attendant que sa proie s’approche de lui. Ok, c’est bon.

Nope. L’image vient d’un après-midi passé avec un pote sur un balcon, lui et moi presque aussi immobiles que l’oiseau, observant la bête tout en discutant. Jusqu’à ce que le héron plonge énergiquement la tête dans l’eau et en ressorte avec un poisson. Le pote a lancé un « ah ah » sonore et a pointé l’événement du doigt, avec un ton et une gestuelle très caratéristiques de lui. Ça me fait sourire.

Je plonge dans les souvenirs: cet après-midi-là, ce pote-là, nos conversations animées, ces vacances, les autres copines, copains qui sont passés au chalet, les feux de camp, les rigolades, le bûchage de bois, le canard avec la sauce aux bleuets, etc.

Bon, c’est raté pour le vidage de tête. Mais les souvenirs m’ont apaisée. Ce qui vaut bien une séance de méditation en bonne et due forme, non?

Cocoi Heron (Ardea cocoi), une image de Bart van Dorp (cc by 2.0)

Vaccin

Plan rapprochée d'une bouteille contenant un vaccin.

Pendant un moment, je me suis demandé si j’allais profiter du fait que les personnes autistes ont été incluses dans les groupes prioritaires pour la vaccination contre la COVID. Je ne suis pas vraiment plus à risque que la moyenne des ourses, des ours et mon mode de vie actuel est somme toute sécuritaire. J’ai réussi à trouver des aménagements qui me conviennent: j’arrive à porter le masque lorsque c’est nécessaire; je traîne mon propre antiseptique.

Puis je me suis souvenu de la vendeuse du RONA qui m’a engueulée et crissée à la porte du magasin. Et de l’absence de réaction adéquate dudit magasin lorsque j’ai envoyé un courriel dénonçant cette forme de discrimination (« Nous sommes désolés que vous ayez eu à vivre ça. » Sérieusement???). Je me suis dit que ça serait une forme de justice réparatrice que de passer avant elle et ses collègues à la vaccination. Une forme d’eugénisme éthique, t’sais.

Vaccin, une image de Pims_ (cc by 2.0)

No thanks

Une plaque sur un mur se lit comme suit: "Veuillez ne pas parquer les véhicules à cet endroit, svp merci."

C’est un jeu de type mots-croisés auquel je joue depuis des années. En anglais.

On m’a refilé la version française sans me demander mon avis. Probablement parce qu’elle a été rendue disponible récemment et que le système d’opération de ma tablette est en français. Peu importe.

Ça m’a pris un moment avant de m’en rendre compte. Il y a beaucoup de mots communs au français et à l’anglais.

Je continue en français, me disant que ça sera plus facile. La journée a été chiante.

Je peine sur un mot. Pendant un bon cinq minutes. Je finis par essayer toutes les combinaisons possibles avec les lettres et les espaces disponibles. J’ai une tête têtue d’autiste.

Ben, ostie de crisse de tabarnac de sacrament, c’est une version française de France bourrée d’anglicismes acceptés là-bas et pas ici. Ma tête de francophone à moi est définitivement québécoise et refuse « boots ».

Si je dois deviner des mots en anglais, aussi bien jouer à la version anglaise et étendre mon vocabulaire anglophone. Fuck off.

ne pas parquer les véhicules, une image de Mélanie (cc by-nc 2.0)