L’argument qui tue

On me somme de baisser le ton et de me calmer.

J’explique, références à l’appui, que cette colère, légitime, si elle était exprimée par un homme, serait accueillie et acceptée. Je suis une femme: on me mesure à d’autres aunes.

— Je traite les hommes et les femmes de la même façon.

Moi et mes chums féministes, même les plus extrémistes, on est capables de voir dans nos comportements et pensées des biais cognitifs patriarcaux dont on peine à se débarrasser même avec la plus grande volonté du monde.

Mais toi, oh! toi, avec ton expérience d’homme qui ne s’est jamais intéressé à la question féministe, ou même juste à la réalité des femmes, toi, tu n’es pas soumis aux mêmes impératifs socioculturels que le reste du monde?

Mais, surtout: des études ont démontré que les gens qui affirment ce genre de choses sont les plus susceptibles de ne pas traiter les hommes et les femmes de façon équitable.

Life is a bitch, and then you don’t die, you just realize you’re not the awesome feminist you thought you were.

T’as des croûtes à manger en masse avant d’y arriver. Et probablement un karma avec quelques incarnations dans des postures moins privilégiées que celle que tu occupes dans cette vie-ci.

Jean-Talon

New tiles going up in Berri UQAM metro, une image de Sarah (cc by-nc-nd 2.0). L'image est un plan rapproché des tuiles rondes, petites et transparantes qui couvrent les murs de la station Berri-UQAM depuis peu. Coco de pâques: j'ai l'habitude de guider des personnes aveugles et de les avoir à mon bras et très poches de moi. Somehow, la prise de la main me semble pourtant tellement plus intime et un brin perturbante pour l'autiste que je suis.

Tout le monde a déjà quitté le quai quand j’arrive près d’elle. Elle est minuscule, a une canne et un air perdu. Je demande si tout va bien. Elle me répond « Jean-Talon » avec un accent asiatique. J’explique qu’elle doit aller de l’autre côté du quai. Elle répète « Jean-Talon » plusieurs fois. Je tends le bras pour qu’elle s’y accroche, je la guiderai jusqu’à l’autre côté du quai; elle me prend plutôt la main. Je suis un peu surprise et choquée. Je décide, finalement, que c’est charmant.

Notre balade durera à peine quelques minutes. Elle répétera souvent « Jean-Talon » en pointant dans une direction; je répondrai « non » et pointerai dans la direction vers laquelle nous nous dirigeons. Dans l’escalier mécanique, je crois bien que nous arrivons à nous entendre sur les sensations différentes de la rampe quand on place les doigts au centre ou sur les côtés, mais je n’en suis absolument pas certaine.

Alors que nous sommes arrivées au bon endroit, je pointe le quai et je dis « Jean-Talon ». Nous nous saluons chaleureusement. C’était un début de journée absolument délicieux.

New tiles going up in Berri UQAM metro, une image de Sarah (by nc-nd 2.0)

Le chien sur le balcon

Elle est sur son balcon et parle à son chien.

— Reeeeeeeeeeeeeeste.

Le « e » est particulièrement long et appuyé et qui passe du grave à l’aigu. Un court instant passe, et le « reste » est répété sur le même ton. Plusieurs fois de suite.

Le chien, assis sur son cul, la regarde avec un air de soupirant impatient.

Je ne dois pas avoir une âme de chien, ou alors j’ai un âme de chien particulièrement sauvage, parce que, dès qu’elle prononce son deuxième « reste », j’ai envie de lui sauter à la gorge et de la mordre pour la faire taire.

Une collègue de travail m’interpelle comme ça quand elle a quelque chose à me demander. Elle me lance un « Victoriaaaaaaaaaa », avec le « a » long et appuyé et qui passe du grave à l’aigu. Ça m’énerve autant que la fille sur son balcon avec son chien.

L’halloween des émotions féminines

angry, une image de Thomas Angermann (cc by-sa 2.0). Sur un mur, un graffiti indique "angry". Plus haut, les restes d'un autre graffiti, maintenant illisible. Coco de pâques: il y a tellement peu d'images inspirantes de colère de femme, c'est désespérant...

— La colère, c’est juste de la tristesse déguisée.

Qu’est-ce que ça veut dire, la colère, c’est juste de la tristesse déguisée? La colère n’existe pas? Ça fait des milliers d’années qu’on se met un doigt dans l’oeil et qu’on se met en crisse plutôt que de pleurer notre vie?

On ne me dirait pas ça si j’étais un homme. Le mécontentement agressif masculin est acceptable. Le mécontentement féminin devrait se contenter d’être douleur, insatisfaction ou malaise. Je me suis farci de la discrimination en bonne et due forme. En pleine face. Mon sentiment n’en est pas un de douleur, d’insatisfaction ou de malaise. Je ne suis pas triste. Je suis en beau tabarnak.

When we call our anger sadness instead of anger, we often fail to aknowledge what is wrong, specifically in a way that discourages us from imagining and pursuing change. Sadness, as an emotion, is paired with acceptance. Anger, on the other hand, invokes the possibility of change and of fighting back.

Soraya Chemaly, Rage Becomes Her: The Power of Women’s Anger

angry, une image de Thomas Angermann (cc by-sa 2.0)