Le parfum de mes aiselles

Underarms, une image de Susannah Anderson (cc by-nc-nd). Description de la photo: un goéland est sur le point de prendre son envol au bout d'un bout de béton, les ailes ouvertes vers le haut. En arrière plan, un lac et, plus loin, la forêt.

Ça fait un moment que je suis étendue sur le divan, les bras croisés au-dessus de la tête, mais ce n’est que maintenant que mes odeurs axellaires captent mon attention.

La première impression est celle des avocats mangés ce matin pour le petit-déjeuner (drôle d’expression: on rompt le jeûne ou on ne le rompt pas, pourquoi cette demi-mesure?). Les suivantes évoquent le souper d’hier: céleri rémoulade avec une touche de balsamique et de clémentine, tartare aux cornichons sucrés, frites mayonnaise. Les effluves sont accompagnées de souvenirs d’un moment fort sympathique et agréable en compagnie de ma chum Diane.

On m’a déjà demandé les points positifs de posséder un système nerveux aux capacités sensorielles hors de l’ordinaire. Sur le coup, je n’ai pas trop su quoi répondre. Eh bien, c’est, entres autres: vouloir coller son nez à son aisselle parce que les odeurs qui s’y trouvent nous rappellent que la vie est parfois douce et particulièrement agréable.

Underarms, une image de Susannah Anderson (cc by-nc-nd)

L’ambiance

Let's Get Loud, une image de Georgie Pauwels (cc by 2.0). Description de la photo: un enfant tient de grosses cymbales dans les mains, il semble être sur le point de les frapper ensemble.

Avec la covacancière adorée, on cherche un endroit où luncher. J’ai des contraintes alimentaires (plusieurs) et sensorielles (plusieurs), ce n’est pas simple. On finit par s’installer au Frite Alors! de Villeray.

Alors que nous entamons les premières bouchées de notre repas, la serveuse décide de mettre de la musique. Forte. Je demande à ce que la musique soit baissée. S’ensuit un ajustement de la hauteur du son, vers le bas, puis de nouveau vers le haut; et une discussion entre moi et elle:

— Moi, je vivrais très bien sans la musique.

— Mais c’est un resto, ça prend de l’ambiance!

Elle le dit sur un ton ferme, sans appel. Je jette un oeil autour de moi. À part pour la covacancière et moi, ainsi que trois employées, il n’y a plus personne dans le resto. J’ai la sale manie de ne pas m’accommoder des arguments à la con.

— Quand on est arrivées, ma chum et moi, il y a quinze minutes, il n’y avait pas de musique dans le resto, et c’est entre autres pour ça que nous avons choisi de manger ici. Je suppose donc que, quand vous dites que ça prend de l’ambiance dans un resto, vous référez non pas à un souhait de la clientèle, mais à vous-même, et peut-être à vos collègues de travail. Et puis « ambiance », ça ne veut pas dire « musique forte », ça réfère juste à l’atmosphère matérielle ou morale qui environne une ou plusieurs personnes. De mon point de vue très personnel, présentement, l’ambiance, ici, elle est particulièrement chiante et inhospitalière.

Let’s Get Loud, une image de Georgie Pauwels (cc by 2.0)

Le chat d’été

A true carnivore, une image de Lottie (domaine public). Descriptiond de l'image: gros plan sur la tête d'un chat en train de manger de l'herbe, les yeux à moitié fermés.

Je m’arrête au coin de la rue et de la ruelle. Le chat d’été (je ne le vois jamais l’hiver) traîne sur le terrain des voisins (généralement, je le croise en soirée juste en face du garage à taxis). J’attends pour voir s’il décidera de s’approcher pour faire coucou du museau et peut-être accepter un câlin.

Il marche lentement dans ma direction. S’arrête lorsqu’il m’aperçoit. Me jauge. Il se contorsionne pour passer entre les barreaux de la clôture en bois et poser les pattes de devant sur le pot de fleurs de la ruelle. J’espère toujours un coucou.

Le chat d’été se met à grignoter de la brindille dans le pot de fleurs. Le bout des feuilles lui chatouillent parfois les yeux, l’obligeant à fermer les paupières. Le manège dure un bon moment. Puis le chat d’été se recontorsionne à travers les barreaux de la clôture pour retrouver la terre ferme. Sans un regard ou un égard pour moi, il tire sa révérence et retourne côté jardin des voisins.

Je suis à la fois un brin vexée et tout à fait charmée par son indépendance crasse et son flirt indécent.

A true carnivore, une image de Lottie (domaine public)

Tropes

Quand la section « Victoria W » était plus active, j’usais régulièrement de l’antonomase pour nommer des personnages: le Wapiti, 007, Pinpon, le Torpilleur, etc.

Depuis quelques temps, les antonomases ont refait surface dans mon écriture, hors « Victoria W »: le coconspirateur, la covancancière adorée, la psychopathe bien-aimée.

J’ai abandonné les majuscules en tête de mot, je ne sais ce que ça veut dire (probablement rien). Mais il y a une constante: j’ai beaucoup d’affection pour ces personnages. Et pour les copines et copains qui, dans certains cas, ont inspiré lesdits personnages.

Si j’étais romantique, je vous dirais que ça me réchauffe le coeur. Comme je ne le suis pas, je vous dirai que ça fait vibrer mes neuronnes.

 

Essaim

swarm, une image Dania Do Svidaniya (cc by 2.0). Description de l'image: gros plan sur un essaim d'une vingtaine de crocodiles à la surface de l'eau.

C’est le bordel au coin de Sainte-Catherine et Saint-Denis. La ville et les bâtiments se refont une (possible) beauté.

Un conteneur trône à côté de l’entrée du pavillon Judith-Jasmin. Au-dessus de son extrémité sud-ouest, un essaim modeste de bestioles ailées virevolte joyeusement. Chorégraphie entropique fascinante.

Plus tard, quand je raconte la scène à la covacancière, je dis que j’aurais voulu plonger la main dans le tourbillon.

La covacancière doute de l’enchantement possible d’un tel geste. Elle a bien raison. Si l’essaim avait été à portée de main, j’aurais pris, presque littéralement, mes jambes à mon cou: j’aime pas les bibittes. Mais, pendant un instant, j’ai fantasmé un doux chatouillement qui aurait ravi mes sens. Et c’était vachement chouette.

swarm, une image Dania Do Svidaniya (cc by 2.0)

 

Le rebondi d’une fleur dans le creux de la main

Image: Benoit Bordeleau (droits réservés). L'image présent l'autrice en arrière plan, la main glissant sur de hautes herbes au premier plan. Le cliché est en noir et blanc.

Je rentre à pied à la maison avec la covacancière adorée. Ma main gauche effleure la flore qu’on croise sur les trottoirs. C’est apaisant. À la fois la présence de la covacancière, et la sensation de la flore sous mes doigts.

À un moment, je m’arrête pour poser délicatement le bout d’un doigt sur une aigrette de dent-de-lion (nom tellement plus joli et évocateur que « pissenlit »!). La presque absence de sensation était un délice. La concentration nécessaire pour discerner cette presque absence aussi.

À un autre moment, je dépose, encore délicatement, la paume de la main sur une autre fleur (j’aimerais avoir les connaissances botaniques du coconspirateur pour la nommer correctement et décrire les embranchements de minuscules tiges qui mènent aux discrètes fleurs blanches. Oh well…). Un rebondi très léger m’a émerveillé. Assez pour que je propose l’expérience à la covacancière. Qui se prête gentiment au jeu.

On m’a déjà demandé les points positifs de posséder un système nerveux aux capacités sensorielles hors de l’ordinaire. Sur le coup, je n’ai pas trop su quoi répondre. Eh bien, c’est, entres autres: s’émerveiller de la presque absence de sensation d’une aigrette et du rebondi d’une fleur.

• Image: Benoit Bordeleau (droits réservés).

Inadéquations

My sweet ill fitting ass, une image de Kai Hendry (cc by 2.0). L'image présente un homme vu de dos à de la taille au pieds avec un jeans qui est beaucoup trop grand pour lui.

L’ami qui magasine avec moi me montre une robe ajustée à la Betty Draper. Ce n’est pas la peine que je l’essaie, elle ne me fera pas. La vendeuse se mêle à notre discussion.

— Elle fait étonnamment bien à tout le monde, cette robe!

Vraiment? C’est du prêt-à-porter, catégorie: jeune femme. On s’attend donc à une poitrine de taille B (ce qui n’est pas mon cas) dont la partie forte se situe à peu près à la hauteur du dessous de bras (ce qui n’est pas mon cas) avec une circonférence de taille nettement plus petite que celle de la poitrine (ce qui n’est pas nettement mon cas) et une circonférence de hanches un peu plus grande que la poitrine (ce qui n’est pas mon cas). De plus, on s’attend à ce que la distance entre la hauteur de la taille et de la poitrine soit trois fois plus importante que c’est le cas pour moi, et mes hanches seront trop hautes par rapport à celles prévues pour la robe. La robe ne me fera pas « étonnamment bien ». En fait, dans le prêt-à-porter (et je n’ai pas les moyens du sur-mesure), si je trouve quelque chose qui me fait à peu près bien, je considère que c’est un succès retentissant.

Plutôt que de m’obstiner avec la vendeuse, je sors mon plus beau sourire ironique et je quitte la boutique. Sur la rue, le copain a une suggestion magnifique.

— J’ai failli offrir de l’essayer, cette robe, pour vérifier qu’elle fait vraiment bien à tout le monde.

J’ai des amis extraordinaires.

My sweet ill fitting ass, une image de Kai Hendry (cc by 2.0)

À quoi sert l’écriture (entre autres)

J’ai compris récemment que je suis autiste Asperger. Parmi tous les signes que j’ai relevés avant de me présenter en évaluation, il y avait mon travail d’écriture ici. Dans mes notes pour le neuropsy: «I rehearse the world through writing and thinking. Victoria Welby est mon terrain d’essai personnel pour explorer les relations humaines et mon rapport au monde»; «Les identitaires: dans plusieurs textes, ce que j’aurais aimé être en mesure de faire, répondre vs le repli sur soi qui était la réalité».

Je me relis et je suis sidérée. Les signes de neuroatypie sont dans pratiquement tous les textes. Semble que j’ai trouvé, dans l’écriture, une forme d’exploration, d’inteprétation, d’expérimentation du monde qui me convient particulièrement bien. Pas que ma pratique d’écriture ne soit que ça. Mais c’est très présent.

La neuroatypie est même présente dans mes collaborations: mon coconspirateur des tout débuts de la #dérive(s) est lui aussi autiste Asperger; son écriture est elle aussi parsemée de signes de neuroatypie. Fait intéressant à noter: et nos écritures et les signes de neuroatypie qu’elles contiennent demeurent pourtant distincts et différents.

J’ai souvent dit qu’on peut savoir si je vais bien ou pas: dans le premier cas, j’écris de façon assez régulière; dans le second, je me tais. Quand j’écris, c’est que j’ai encore assez d’énergie pour tenter de comprendre le monde, d’en faire sens, de le déchiffrer. Ou de simplement le représenter. Quand je n’écris plus, c’est parce que la neuronormativité a eu raison de moi et que je m’effondre ou me replie sur moi-même.

Ellipse

Establishing Ownership, une image de Mats Lindh (cc by 2.0). L'image présente un jaguar la patte relevée, attrapant des griffes un morceau de viande qui pend au bout d'une corde.

Je mentionne, au détour d’une phrase, le type que je fréquente.

— Comme ça, j’ai aucune chance que tu deviennes ma copine…

Il le dit sur un ton badin avec presqu’un point d’interrogation en fin de phrase.

Je n’appartiens à personne et personne ne m’appartient, mais, si je mentionne ça, il va falloir me taper la discussion sémantico-sémiotique qui va très certainement suivre. Et je n’en ai pas envie.

Je pratique l’anarchie relationnelle, qui n’impose aucune exclusivité a priori, mais, si je mentionne ça, il va falloir expliquer que c’est pas parce que je suis libre de baiser un autre homme que celui mentionné plus tôt que j’en ai envie.

Par paresse intellectuelle et militante, j’opte pour le compromis patriarcal et la facilité. Avec mon plus beau sourire de blonde stupide, je déclare:

— Non, en effet, aucune chance.

Establishing Ownership, une image de Mats Lindh (cc by 2.0)