Feminist killjoy

Image sans titre de Alec Perkins (cc by 2.0). On y voit des femmes pendant la marche des femmes de New York en 2018. À gauche, une femme porte un pancarte sur laquelle est inscrit "Love"; à droite, une autre femme, une pancarte sur laquelle est inscrit "angry liberal feminist killjoy".

Tu penses que mon féminisme s’est interposé entre nous, qu’il a gâché notre « histoire d’amour ». Tu penses aussi que je suis trop attachée à mes idées, à la raison, à la logique, et que ça m’empêche de me « laisser aller » dans une relation où les émotions seraient nos maîtresses à penser.

Tout ça est, pour moi, une seule et même chose. Je suis émue par des idées, par la raison, par la logique. Mon féminisme n’est pas un vêtement à la mode, une idée dans l’air du temps. C’est une posture éthique et politique. C’est une partie de mon ossature, de ma structure, de mon être.

Croire que mon féminisme s’est interposé entre nous, qu’il a gâché notre histoire, croire que ma rationalité m’aurait empêchée de t’aimer, c’est ne pas me connaître du tout. Une preuve de plus, s’il en fallait encore une, que te quitter était une crisse de bonne idée.

Image sans titre de Alec Perkins (cc by 2.0)

Pizza maudite

Pizzeria Comet, une image de DOCLVHUGO (cc by-sa 4.0). L'image présent la façade du restaurant Comet, restaurant visé par le Pizzagate, une théorie conspirationnaliste états-unienne.

Il y a quelques semaines, avant même que je ne puisse préparer la pizza que je devais partager avec un ami, mon dos a bloqué et je me suis retrouvée aux urgences pendant deux jours. À mon retour, la pâte qui levait dans le four sentait le poisson qui nous fait oublier qu’il a un jour été frais, et les noix de cajou, qui trempaient avant d’être transformées en fromage végane, étaient recouvertes d’une mousse verdâtre très peu alléchante.

La fois suivante, j’ai cuisinée une pizza pour une date qui venait manger à la maison et que j’entendais bien charmer. À la toute dernière minute, le jeune homme m’annonce que son patron a fait une crise cardiaque, ils sont tous les deux dans une ambulance, direction: urgences.

Le lendemain, parce que j’ai vraiment envie de charmer le jeune homme, je prépare une boîte à lunch avec une généreuse portion de pizz’. Je ferai une visite éclair à son boulot pour la lui livrer. Après avoir été prendre un café avec un pote.

La pizza, mon pote, et moi, on se retrouve aux urgences, avec même pas d’café, parce que mon pote s’est fait fauché par un vélo alors qu’on traversait la rue en toute tranquillité et en toute priorité.

— On pourrait croire que ma pizza est maudite.

— On pourrait en effet croire ça.

On opte plutôt pour une interprétation de type « coïncidence pragmatique »: mon pote est végane; ma pizz’ aussi; le menu des urgences, tellement pas. J’ai presque envie d’aller nous chercher un bouteille de rouge à la SAQ du coin (yes, my pizz’ is that good).

Je préparerai autre chose que de la pizza pour l’opération charme la prochaine fois. Je suis agnostique, pas athée: je ne vais pas tenter le sort. Des fois que.

Pizzeria Comet, une image de DOCLVHUGO (cc by-sa 4.0)

Ma psychopathe bien-aimée

abe psycho, une image de pheonad (cc by-nc-nd 2.0). L'image présente un chat qui a tout l'air d'être fou et enragé.

Je lui demande, en mettant les gants symboliques les plus blancs dont je suis capable, si elle ne serait pas Asperger.

— En fait, je crois que je suis psychopathe.

J’ai littéralement dû arrêter de marcher et m’appuyer contre un mur en me tenant les côtes tellement je riais.

On argumente d’un côté comme de l’autre, elle tient à son hypothèse. Je modifie ma version de l’univers: si c’est ça être psychopathe, je déménage à Psychopathland demain matin avec juste mon maillot de bain et ma brosse à dents.

Quelques semaines plus tard, au gré d’une conversation avec un type très récemment rencontré dans une apppli de rencontres, je mentionne ma possible neuroatypie. Parmi les questions très poches et très cliché du mec, celle-ci: do you have emotions?

Really? Si c’est l’idée que l’ours moyen se fait de l’autisme, je me dis que ma chum a raison: aussi bien être psychopathe. Au moins, avec ce diagnostic, on risque de faire fuir une grande partie des abrutis. À moins qu’ils ne soient trop bêtes pour se rendre compte du danger? La possibilité est d’une tristesse consommée et d’une probabilité sûrement affligeante.

abe psycho, une image de pheonad (cc by-nc-nd 2.0)

Chaleur humaine

L'image présente un message Twitter de Benoit Bordeleau daté du 24 août 2018: «Mercredi passé, plaisir simple d'avoir partagé la chaleur des façades, rue #MarieAnne, avec une amie. #dérive»

Cher coconspirateur,

J’ai eu une pensée pour toi ce matin.

Dans le métro, à l’heure presque plus de pointe mais tout de même encore un peu, du moins, juste assez pour qu’on soit encore un brin collées, collés les unes, les uns contre les autres, un homme grand est entré dans le wagon, un gobelet de carton, avec un liquide chaud à l’intérieur, retenu entre les dents. Il s’est placé tout juste devant moi. Je suis toujours inconfortable derrière les personnes plus grandes que moi dans les transports en commun. Le manque de perspective visuelle m’est anxiogène. L’homme s’est de plus mis à tourner son gobelet entre ses dents. Mes poils se sont hérissés et mes dents ont grincé, même si le bruit du gobelet tourné et retourné ne parvenait pas à mes oreilles, baignées dans du baroque. Mon imaginaire était suffisant. J’ai malaisé sur place, regardé à gauche et à droite, remalaisé, reregardé à gauche et à droite.

Jusqu’à ce que mon attention soit attirée par une sensation très nette et réconfortante de chaleur à quelques millimètres de ma main. Au-dessus de la mienne, sur le poteau, le tourneur de gobelet avait posé sa main. C’est d’elle qu’émanait la chaleur apaisante. Ça n’a duré que quelques secondes, il se préparait à sortir à la prochaine station. En quittant le poteau, sa main a frôlé la mienne. Autant la proximité de la chaleur avait été agréable, autant le contact épidermique a été déplaisant. La rugosité de la peau, ses anfractuosités, son étonnante froideur, aux sens littéral et figuré, maintenant qu’elle touchait la mienne par inadvertance.

Ça m’a rappelé la chaleur des façades. Je ne me souviens plus si nous avons glissé les mains sur la brique pour sentir sa rugosité, ses anfractuosités. Je suppose que non. Parce que rien que d’y penser, mes poils se hérissent et mes dents grincent.