Les autres

Herd of sheep, une image de Ian Britton (cc by-nc 2.0). L'image présente un troupeau de mouton au milieu d'une route. Au loin, un auto arrive vers les moutons.

— Et les autres, comment ils font?

Ce n’est pas la première fois qu’on me fait le coup. Cette fois, c’est un travailleur social. La fois d’avant, c’était une psy.

La question me fait chier. Royalement.

Les sous-entendus et présupposés sont énormes. La majorité a raison. Tout le monde devrait s’aligner à la majorité. J’aurais avantage à m’aligner avec la majorité. Je suis moins intelligente que les autres puisque je ne m’en sors pas. Ou je n’ai pas la perspicacité d’analyser le comportement des autres et d’en tirer leçon et profit.

J’opte pour la psychanalyse sauvage. Mon thérapeute est bête, incapable de comprendre la situation et de m’aider, alors il utilise un subterfuge pour tenter de masquer son impéritie.

— Je sais pas, peut-être que les autres ont des thérapeutes compétentes, compétents?

Herd of sheep, une image de Ian Britton (cc by-nc 2.0)

La divertissante vie d’écrivaine qui illustre ses textes avec des images du Web

Surprise, une image de Anders Sandberg (cc by-nc 2.0). L'image montre un gros plan de la tête d'une brosse à dents avec du dentifrice et un centipède sortant d'entre les poils.

Dans certains cas, j’essaie d’enrichir mon travail textuel avec du visuel. Ou juste de rendre le site joli à regarder. Je trouve les images qui illustrent mes textes dans le Web.

Jourd’hui, je voulais une image pour illustrer la thérapie cognitivo-béhaviorale. Un des termes de recherche que j’ai utilisés dans Flickr, c’est « cbt » (pour cognitivo-behavioral therapy). Une précision: j’utlise Flickr en mode « SafeSearch off ». À la vue des résultats, j’ai instinctivement mis les deux mains sur les couilles et la bite que je ne possède pas pour les protéger.

Une méconnaissance de l’argot anglais explique cette bévue. Mais, parfois, ma naïveté me joue aussi des tours. Comme quand j’ai cherché « nains nus » pour trouver des modèles atypiques pour du dessin de mode et que j’ai bêtement été étonnée par les résultats.

Surprise, une image de Anders Sandberg (cc by-nc 2.0)

Casser des cocos

Cracked Frozen Eggs February 19, 2013, une photo de Steven Depolo (cc by 2.0). L'image présente un très gros plan de deux oeufs gelés. L'un est fendu d'un côté à l'autre et on aperçoit l'intérieur de l'oeuf. L'autre n'a qu'un début de fissure.

— Joyeuses Pâques!

Me dit l’emballeuse. Et/ou le caissier.

D’hab’, je me prête au jeu. Par convenance sociale et pour ne pas déranger. Parfois, je me contente de sourire et de ne pas répondre.

Jourd’hui, j’ai pas envie d’accorder un tiers de quart de dixième de centimètre à ce que la supposée majorité considère être normale, normal. Je réponds, visage au neutre:

— Suis pas chrétienne.

Ça crée un malaise.

Cracked Frozen Eggs February 19, 2013, une photo de Steven Depolo (cc by 2.0)

Mic drop

Confusion/Chapel Hill, une image de Nathan Walls (cc by-nc-nd 2.0). L'image montre une pancarte de bord de route avec le slogan "Vote No!". Sous le slogan, deux case à cocher avec les termes "Yes" et "No". Le "Yes" est coché.

Hier, dimanche, on a passé une (bonne) partie de la journée à (encore) parler de nos différends. Ce n’est (tellement) pas la première fois. J’ai (de nouveau) épuisé toutes mes ressources à proposer des solutions et à les négocier. Il n’a rien proposé (comme dans: rien pantoute, niet, zilch). Et s’est opposé à (l’ensemble de) mes (nombreuses) suggestions. J’ai abdiqué. Et annoncé que, désormais, la recherche de solutions lui appartenait.

Au petit matin, alors que je m’apprête à quitter son appart pour me farcir une heure et demie de transport en commun pour me rendre au travail, il marmonne, les yeux encore englués de sommeil:

— J’ai passé une partie de la nuit à réfléchir et je crois que j’ai une idée. Je passerais chez toi ce soir pour t’en parler.

(Finalement! Une proposition. Une seule proposition? Pour une réflexion qui a duré une partie de la nuit? Se voir ce soir? Comme dans le soir qui me sert à faire tout ce que je n’ai pas pu faire pendant le week-end parce que j’étais chez lui depuis dès après le travail vendredi? Le soir qui me permet de me retrouver toute seule, une nécessité pour une introvertie de mon espèce? Ce soir, alors que je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit suite aux frustrations de la veille? Ce soir, vraiment?)

Pour éviter une crise matinale, je ne dis pas non, mais je ne m’engage pas: on s’en reparle pendant la journée, okay?

Dans le courant de l’avant-midi, il m’envoie un courriel annonçant qu’il se rend compte qu’il m’a peut-être prise de court avec sa proposition de nous voir ce soir et qu’il comprendrait si j’avais besoin d’être seule et de me reposer. Je pousse un grand soupir de soulagement. Réponds que, en effet.

Le soir, je suis vilipendée au téléphone. La raison? J’aurais dû comprendre qu’il avait vraiment besoin (envie?) de me voir ce soir.

Comprendre… vraiment? Alors que son courriel disait exactement le contraire?

Ma main éloigne le téléphone de mon oreille et le place à bout de bras devant mon visage. Mes yeux le regardent comme s’il s’agissait d’un objet extra-terrestre. Ça fait tilt dans ma tête. Ceci n’est pas une relation; c’est un jeu de pouvoir, de domination, une présomption de suprématie. Et il se croit très certainement en situation de supériorité: ses interprétations, aussi illogiques et incompréhensibles soient-elles, font foi de loi à a ses yeux.

Je laisse tomber le téléphone par terre et je sors marcher. J’ai un énorme besoin d’air et de liberté.

Confusion/Chapel Hill, une image de Nathan Walls (cc by-nc-nd 2.0)

Embuscade

I am NOT a princess!, une photo de ginny russell (cc by-nc-nd 2.0). L'image, en noir et blanc, présente une gamine vêtue d'une robe satinée par-dessus des pantalons et avec des baskets marche sur un terrain gazonné la tête penchée un peu vers le sol, ce qui lui donne un air contrarié.

Je raccroche le téléphone. Mon frère m’a ébranlée. Ça n’arrive presque plus jamais. Je viens d’une famille toxique. J’ai rangé ses membres dans des cases précises pour ne pas être constamment affectée par leurs mensonges, manipulations, névroses, insécurités, abus, violences, etc. Ça va me prendre un moment pour me ressaisir.

D’ici là, le mec que je fréquente vole à mon secours. Presque littéralement. Il me prend dans ses bras. Me couvre de becs et de conseils. Ces derniers allant tous dans le sens de la réconciliation familiale.

Et ça m’énaaaaaaaaaaaaaaaarve. Beaucoup.

Comme m’énarve sa façon de toujours référer à sa famille et à son enfance comme des expériences bénéfiques qui font de lui un « chanceux », un « privilégié », contrairement à moi. Comme si mon histoire familiale m’empêchait d’avoir une vie sociale et affective digne de ce nom. Comme si j’étais à jamais une tarée émotionnelle.

Comme m’énarve sa façon de considérer mon histoire amoureuse et sexuelle (j’ai rarement fait dans le couple hétéro traditionnel, disons, et je cumule plus de partenaires que lui) comme le signe d’une carence affective en comparaison avec sa monogamie sérielle.

L’ébranlement finit par se dissiper et j’allume sur ce qui est en train de se passer. Il se croit dans un conte de fée contemporain. Je me déprends des bras, becs et conseils à la con.

— Je ne suis pas une princesse à sauver!

Et il n’est certainement pas un prince charmant. Mais il semble avoir trouvé, dans mon histoire familiale et relationnelle, une apparence de faiblesse qui lui permet de se positionner en chevalier servant. Parce qu’il ne peut assurément pas me sauver d’un point de vue financier (je gagne plus de fric que lui) ou intellectuel (j’ai une formation beaucoup plus poussée que la sienne et un QI nettement plus élevé), domaines traditionnels de la domination masculine.

Plus tard, quand je traînerai dans les applications de rencontres et qu’un type mentionnera sa « princesse » plutôt que sa « fille » ou qu’il se dira « prince charmant », je balayerai agressivement et féministement à gauche. Un crapaud, même couvert de baisers, demeure un crapaud.

I am NOT a princess!, une photo de ginny russell (cc by-nc-nd 2.0)

Épuisement intellectuel

Marina Abramović. The Cleaner, une photo de Francesco Pierantoni (cc by 2.0). La photo présenteune femme nue en performance. Sa tête est couverte par un tissu noir. Elle avance un pied vers l'avant. Une caméra se trouve devant elle. L'ombre de la femme est projetée sur le mur derrière elle.

— Dans ces situations-là, c’est toujours la personne qui a le plus de désir qui est brimée.

Il veut faire l’amour trois fois par jour. Et il n’est pas question qu’on s’offre des p’tites vites sur le coin de la table, non, non!, la grosse patente, dans le lit, avec préliminaires et postliminaires les yeux dans les yeux. Quitte à se réveiller en plein milieu de la nuit pour faire l’amour. C’est sa façon d’exprimer « son amour » pour moi.

Je ne voudrai jamais baiser trois fois par jour sur une base régulière. Je n’ai pas l’énergie, le temps, l’envie. Je ne suis pas enthousiaste si on me réveille pour baiser — tout le contraire. L’association « baise-amour » est, pour moi, un des pires sophismes du patriarcat.

Je mets des gants blancs, j’écoute attentivement les désirs, volontés, arguments, je propose des solutions, je réceptionne et gère les insatisfactions et la colère, je négocie de bonne foi, je marche sur les proverbiaux oeufs, etc. Rien à faire. Après un moment, j’en ai plein le cul.

— Tu te rends compte que l’alternative, c’est d’utilisé mon corps pour combler tes désirs sans tenir compte des miens?

Pis ça, c’est une agression sexuelle. Même si toi, t’appelles ça « l’expression de ton amour pour moi ».

Marina Abramović. The Cleaner, une photo de Francesco Pierantoni (cc by 2.0)

Chantage affectif

L'Ultimo AntiMtvDay, une photo de Mayastar Lavi (cc by-sa 2.0). L'image montre des gens qui dansent le mosh, un type de danse brutale des milieux punk, punk hardcore, et metal depuis les années 1980.

— Je pourrai jamais sortir danser avec ma blonde!

Ça le fait chier que sa blonde, à savoir moi, n’aime pas les endroits bruyants et préfère se coucher tôt.

Une fois, en apprenant qu’une de mes chums adore sortir danser, il annonce, l’air provocant, qu’il ira danser avec elle. Sous-entendu: puisque je ne suis pas une « bonne blonde » qui se sacrifierait pour le rendre heureux en allant danser avec lui. Ou peut-être devrais-je être jalouse?

Il est sorti danser tout seul une fois. Parce qu’il était en crisse après moi pour je ne sais plus quelle raison (probablement que je n’avais pas envie de baiser ce soir-là…). Je crois que ça se voulait une punition. Pour moi.

On est sorti danser ensemble deux fois. La première fois, il m’a fait la morale et la baboune parce que j’ai osé réagir à des situations de harcèlement sur la piste de danse.

La deuxième fois, j’avais organisé un week-end complet autour d’une soirée kitsch dans un souper dansant pour lui rendre agréable l’anniversaire d’une amie à lui, anniversaire auquel il se sentait obligé de participer. Après la soirée, au motel, j’ai eu droit à une baboune. Parce que j’étais trop fatiguée pour baiser.

Après ça, l’immense mosh pit dans lequel ma chum Myriam s’est inopinément retrouvée, en gougounes — rien de moins!, me fait envie. Ça me paraît plus honnête.

L’Ultimo AntiMtvDay, une photo de Mayastar Lavi (cc by-sa 2.0)

 

I blame patriarchy

Pour Mélanie. Avec beaucoup de reconnaissance pour les leçons de féminisme

— Il faut que je raccroche, ma boss a besoin de moi.

Je mens. Ma boss n’a pas besoin de moi. Ma chum de bureau est dans le cadre de porte et m’attend pour faire la pause.

Dehors, l’absurdité de la situation me frappe en plein visage: je mens au mec que je fréquente parce que la vérité m’aurait valu une baboune, sinon une critique en bonne et due forme, voire, une crise.

Très tôt dans la relation, j’ai eu droit à une baboune parce que je ne me pliais pas à ses désirs. Il voulait que je l’accompagne aux States pendant un week-end; je voulais me reposer avant le retour au travail. Je n’ai pas cédé, mais j’ai ramassé les pots cassés: j’ai expliqué, consolé, rassuré.

Entre les deux moments, en quelques mois, j’ai accumulé nombre de compromis inacceptables pour éviter babounes, critiques et crises. Baiser quand je n’en avais pas envie. Ignorer la colère qui grondait en moi suite à des remarques infantilisantes, insultantes ou dénigrantes. Cajoler pour contrer emportements, enfantillages et déraisons. Me faire petite pour ne pas écorcher son ego. Ne pas critiquer pour ne pas froisser, blesser. Excuser le chantage affectif et les manipulations.

Alors que je viens de mentir au mec que je fréquente et que je suis en train de me griller une clope avec ma chum, je comprends quelque chose: dans ces compromis, que je croyais nécessaires, utiles, voire bêtement romantiques, je me suis compromise. Au point de me perdre, de m’oublier, de me travestir.

J’aurai besoin de beaucoup de temps pour ne plus m’en vouloir. Pour comprendre, au fin fond de mes tripes, que j’ai été la victime d’un système patriarcal extrêmement puissant qui définit, détermine, régule les relations amoureuses et sexuelles hétéro au détriment des femmes. Et que je préfère de loin être seule plutôt que de consentir aux compromis patriarcaux exigés et attendus de moi.

Urgences

• Mary, une photo de Alison Killilea (cc by-nc-nd 2.0). L'image montre un ancien hôpital dont les fenêtres et portent sont barricadées. Devant, il y a une statue de Marie.

Depuis quelques jours, je lis un essai féministe fantastique sur la charge mentale et émotive. Je le lis à petites doses, parce qu’il me met en colère. Très en colère. L’argumentaire est impeccable. J’enrage de savoir que cette charge, que je partage « par défaut » avec tant d’autres femmes, n’est jamais reconnue, valorisée, distribuée équitablement, encore moins rémunérée. Pourtant, elle est crissement lourde, cette charge. Et si personne ne s’en occupait, le monde irait vachement moins bien.

J’ai aussi en tête la façon dont j’ai été traitée récemment par le personnel soignant d’un hôpital lors d’un séjour aux urgences. Comment on a ignoré mes besoins et demandes. Cette sonnette d’appel qui ne fonctionnait pas et qui m’obligeait à beugler quand j’avais besoin d’aide parce que je ne pouvais même pas m’asseoir toute seule dans le lit, encore moins me lever. Cette bouffe qu’on me servait et que je ne pouvais pas digérer, alors que j’avais annoncé mes intolérances alimentaires. Cette câlisse de chaise avec un estie de pot sur laquelle on m’assoyait et m’abandonnait pour que j’urine. Ce qui n’arrivait pas parce que je faisais de la rétention urinaire et que la douleur au dos, assise, était terrifiante et pas particulièrement propice aux pipis. Ces médicaments qu’on m’a refilés sans m’expliquer le pourquoi du comment ou les effets secondaires. Les effets secondaires qui ont été, comme c’est toujours le cas chez moi, très présents et particulièrement déplaisants. Ces nombreux réveils en plein milieu de la nuit pour vérifier un signe vital quelconque ou même me donner des instructions pour ma sortie de l’hôpital.

Mais, surtout, cette incompréhension face aux crises sensorielles que je me suis tapées.  Une salle d’urgences n’est pas, à la base, accueillante pour les sensibilités atypiques. Ses bruits, ses éclairages, ses va-et-vient, son animation, son grondement constant. D’autant plus quand le corps est aussi souffrant que c’était mon cas. J’étais pourtant encore « assez là » pour dire — sans gants blancs et en criant, mais tout de même — ce qui n’allait pas et ce dont j’avais besoin. Plutôt que de m’entendre ou de m’écouter, on m’a brusquée, transportée sans grande attention vers des salles d’examen, ignorée, bousculée.

Au retour d’un examen, j’ai même eu droit à une évaluation psychiatrique. La colère m’a permis d’être particulièrement articulée quand j’ai expliqué la situation à la psychiatre: j’ai eu des effondrements sensoriels dont l’expression était particulièrement spectaculaire, et cela aurait été évité si on avait pris la peine de m’écouter. Et de me traiter comme un être humain méritant respect et dignité.

Le personnel soignant est l’un des groupes qui, sur le marché du travail, se tape la charge émotive et mentale qui est le lot des femmes dans les relations familiales et personnelles. Z’ont des boulots ingrats, très mal payés, et y doivent en plus s’occuper des émotions de celles et ceux qui sont sous leurs bons soins.

J’essaie d’avoir de l’empathie pour ledit personnel soignant. Je peine à y arriver. La féministe radicale et la patiente tout juste rescapée des urgences sont incapables de cohabiter en moi.

Et je comprends un passage du livre avec lequel j’ai eu maille à partir. L’autrice explique que certaines personnes soutiennent qu’on peut régler le problème de la charge mentale et émotive en apprenant aux femmes à s’en défaire, de cette charge, à ne pas l’assumer. À s’en foutre. L’autrice rétorque qu’elle ne veut pas s’en foutre. Que sa vie de famille, au travail, sociale est meilleure, bien plus enrichissante, bien plus nourrissante quand elle s’inquiète du bien-être et du bonheur des autres, quand elle s’en préoccupe. Seulement, elle ne veut pas être la seule personne responsable de ce bien-être, de ce bonheur et, surtout, elle veut que cette inquiétude et cette préoccupation soient reconnues pour ce qu’elles sont: des nécessités pour que le monde soit accueillant et agréable à vivre. Et je m’incline devant cet entêtement, cette volonté à vouloir faire du monde dans lequel nous visons quelque chose de mieux que ce que nous imposent le patriarcat et le néolibéralisme.

Mary, une photo de Alison Killilea (cc by-nc-nd 2.0)