Toi non plus

Traumatic Triggers, une photo de Michelle Robinson (cc by-nc-nd 2.0). L'image présente un corps en mouvement. Une superposition du même corps dans une autre posture donne une impression de tension. Un traitement artistique rend tout cela plutôt abstrait: effets de superposition de matières, coulisses et taches de couleurs, rendu flou du corps, etc.

J’énumère des stimuli qui peuvent déclencher chez moi une réaction d’hypersensibilité. Il n’est pas impressionné. Parce que « lui aussi » entend ces bruits, sent ces odeurs, est affecté par les changements de température et d’humidité, etc.

Ce n’est pas la première fois qu’on me donne du « moi aussi ».

— Okay, mais est-ce que ton système nerveux à toi t’envoie régulièrement — comme dans plusieurs fois par jour — des signaux d’alarme de type fin-du-monde-fight-flight-or-freeze à cause de ces stimuli?

Non? Eh ben voilà, toi non plus.

Je suis devenue créative quand je dois « imager » ma réalité pour les autres. Cette semaine, pour expliquer l’effet des gens qui chuchotent au cinéma ou pendant une conférence, j’ai tapé fort du poing sur la table pendant un moment tout en poursuivant la conversation avec mon interlocutrice.

Seulement, j’en ai marre d’être « créative ». Si moi, je suis capable d’imaginer la vôtre, de réalité, pourquoi est-ce si difficile pour vous d’imaginer et de comprendre la mienne?

Traumatic Triggers, une photo de Michelle Robinson (cc by-nc-nd 2.0)

Nostalgie filaire

IMG_6629.jpg, une photo de Michael (cc by 2.0). Sur l'image: le combiné d'un téléphone pend au bout de son fil en métal. En arrière fond, un sol gris avec des taches sombres.

Elle fait les cent pas en attendant le feu vert à la même intersection que moi. Elle parle au téléphone. Précisément: elle beugle au téléphone. Chaque fois qu’elle revient vers moi, je suis un peu plus irritée. À tel point que je finis par rentrer la tête dans les épaules et placer les mains près des oreilles. Elle est trop prise par sa conversation pour s’en rendre compte. Le feu vert ne me libère pas de la torture puisque la fille va dans la même direction que moi, au même rythme que moi, un mètre derrière moi. Sur l’autre trottoir, je m’arrête pour la laisser passer devant et s’éloigner. Une sérieuse envie de lui servir deux doigts d’honneur énergiques. À la place, je ferme les yeux et profite du rayon de soleil sur ma joue droite.

Je suis très nostalgique de l’époque où les téléphones — ainsi que leurs utilisatrices et utilisateurs — étaient attachés à des fils, ce qui les confinaient à une pièce, à une cabine ou à un poteau. Maintenant, n’importe quel hurluberlu peut vous suivre n’importe où en ville, en campagne ou même dans le bois, en hurlant sa vie dans vos oreilles.

IMG_6629.jpg, une photo de Michael (cc by 2.0)

Déploiement

Lentement, il étire mon bras au-dessus de ma tête. Sa main embrassse mon poignet avec une fermeté contenue, installant, maintenant une tension extrêmement délectable entre le ventre et le bout des doigts. Il pose une main assurée et solide sur mon ventre, glisse patiemment vers le côté, remonte le flanc, puis le bras. Le constraste entre l’étirement de du corps et la pression de la main sur celui-ci est jouissif. Au deuxième ou troisième passage de sa main, je ne sais retenir mon corps de rouler sur lui-même. Il me déplie délicatement, plaque ma hanche droite résolument au sol, et refait le chemin du ventre au bout des doigts avec la bouche, laissant traîner parfois ses lèvres, parfois ses dents le long de mon épiderme transporté.

La vie des gens riches et célèbres

Quiet Sickness, une photo de Brent Moore (cc by-nc 2.0). La photo montre un panneau de signalisation routier indiquant "Quiet Sickness".

Une vieille amitié qui a été ponctuée par une laison amoureuse relève d’un équilibre précaire.

Mon rire est teinté de condescendance. Il me lance un regard inquisiteur.

— C’est des problèmes de riches que tu as, vraiment.

Le commentaire ne lui plaît pas. Il réplique immédiatement. Mes problèmes à moi aussi sont des problèmes de riches. Je crois que les pauvres peuvent se permettre de déménager constamment parce que leur appartement est trop bruyant?

Je l’ai mérité. Je n’ai pas été particulièrement touchée par sa peur de la mort qui s’est pointée le bout du nez avec l’annonce récente d’un cancer. Alors qu’il me disait vouloir vraiment quitter sa femme, j’ai pensé « Finalement? » Ça fait des années qu’il n’est plus amoureux de sa femme et qu’il a des aventures à gauche et à droite, dont avec ses étudiantes et collègues. (Full disclosure: je suis une de ces aventures-là, du temps où il était mon directeur de thèse, et j’ai expliqué, au cours du lunch, que je porte maintenant un regard lucide sur les jeux de pouvoir qui étaient partie intégrante de cette relation. Il est en complet désaccord — de son point de vue; ou dans le déni total — de mon point de vue.) Quand il a mentionné ses inquiétudes de trouver un appart, après séparation, qui pourrait accueillir ses milliers de bouquins, lesquels reposent présentement dans son très confortable duplex transformé en unifamiliale dans NDG et dont il est propriétaire avec sa femme, j’ai passé le commentaire sur les problèmes des gens riches et célèbres. En rigolant. Avec un ton un brin condescendant.

Bien entendu, son commentaire sur mes supposés problèmes de riches à moi m’a écorchée, mérité ou pas. Quelques mois plus tard, j’apprendrai que mes problèmes de riches sont le résultat très concret d’une condition neurologique. Pour laquelle les traitements et médicaments sont à toute fin pratique inexistants. L’aide gouvernemental ou légale est elle aussi à toute fin pratique inexistante.

Bon, on me dira que les problèmes psychologiques, des gens riches ou pas, ne sont pas plus chouettes que les problèmes neurologiques et ne méritent pas d’être ridiculisés ou regardés de haut. Soit. Je veux bien mettre ma réaction de salope uniquement sur le dos de mon militantisme féministe passif-agressif.

Quiet Sickness, une photo de Brent Moore (cc by-nc 2.0)

Ruissellement

Tranquillement, l’eau glisse. Ça fait un joli son dans mon oreille. Presque un ruisseau. Ça chatouille aussi un brin. Juste assez fort, juste assez longtemps.

Bénéfice collatéral de la natation, alors que, au moment de poser la tête sur l’oreiller, de l’eau encore présente au fond de l’oreille profite de la verticalité du conduit auditif pour s’échapper.

Je m’endors en m’imaginant rivière. Bercée par les flots s’ébaudissant dans les méandres. Fluide, libre, légère. Et heureuse.

Remuement

Il se tient derrière moi. Très près derrière moi. L’impression que son corps touche le mien tout en ne le touchant pas, qu’il m’étreint sans même m’effleurer. Son cou emboîté contre ma nuque. Sa bouche tout près de mon oreille. Un fragment d’interstice rempli d’un désir qui se repaît dans sa retenu. Le jour suivant, le souvenir de ce moment rend les jambes flageolantes. Quelque chose comme une amplitude traverse le corps, l’habite en oxymore.